Glastotrip

Chapitre 8 – L’ère CND

Suite au premier succès de 1981, le festival de Glastonbury entre enfin dans un cycle récurrent, où il est organisé d’une année sur l’autre. Je rappelle à ceux qui auraient zappé les épisodes précédents qu’auparavant, entre 1970 et 1979 il n’y avait eu en tout et pour tout que 3 éditions organisées. Il avait eu un break en 1980, et nous verrons plus tard que ces breaks vont se généraliser. D’abord subis par les organisateurs, ils vont ensuite être planifiés. Mais nous n’en sommes pas là, d’ailleurs, le festival de Glastonbury va être organisé annuellement sans interruption de 1981 à 1987. Ces 7 éditions consécutives vont constituer la plus longue période pendant laquelle le festival sera tenu. Une période pendant laquelle le festival va se structurer et s’organiser en collaboration avec le CND.

L’équipe d’organisation, commence à profiter de son expérience, et l’édition 1982 est particulièrement bien organisée, tant dans les aspects logistiques, qu’économiques, mais aussi du point de vue de la communication, et le festival de Glastonbury commence à acquérir quelque renom. Conséquence de cette relative notoriété, la quantité de public augmente, pour atteindre 25 000 personnes payantes (sans compter nombre de resquilleurs), un chiffre à mettre en comparaison avec les 1 500 personnes de la toute première édition, les 12 000 de la Glastonbury Fayre de 71, ou les 18 000 de l’année précédente. Le festival bénéficie d’une croissance indéniable, mais modérée, et à postériori on peut supposer que cette augmentation modérée a été une bonne chose. Elle a permis aux organisateurs de gérer les problématiques liées à un fort afflux de public de façon graduelle. Par ailleurs, depuis quelques années déjà, les habitants de Pilton, voient débarquer quantité d’individus dans les environs, et on est loin encore de l’organisation actuelle, organisée en collaboration avec les forces de Police. Glasto est organisé sur un terrain privé, et la sécurité mise en place par les organisateurs intervient simplement sur ce terrain, essentiellement afin d’éviter les resquilleurs. Inévitablement, Pilton, village particulièrement tranquille d’habitude, subit alors les désagréments liés à la présence d’une foule considérable. Si les débordements sont le fait d’une minorité de personnes ivres, ou sous l’emprise de stupéfiants, voire de resquilleurs qui traversent à travers champs et les propriétés privées, le fait est, que le passage d’autant de monde laisse des traces bien visibles. Notons cette année là, à l’affiche: U2 qui ne viendra pas… Il faudra attendre presque trente ans, en 2011 pour réparer ce rendez-vous manqué. Cette édition 82 se termine par un bilan positif.

En 1983, l’obtention d’une licence est rendue obligatoire pour tenir un festival. Cette licence, qui dans le cas de Glastonbury, est accordée par le district de Mendip, fixe en particulier le nombre maximal de personnes autorisées à entrer sur le site. Actuellement, ce chiffre inclut, aussi bien les spectateurs, que tout le personnel technique d’organisation, et les artistes. Mais, cette année là, la limite fixée à 30 000 personnes, ne compte que les spectateurs. Par ailleurs, la licence impose d’autres contraintes en terme d’organisation: accès, hygiène, sécurité… En 1983, la radio du festival émet pour la première fois, sous le nom de Radio Avalon. Comme chaque année, le festival est complété par des spectacles de théâtre et de cirque, un cinéma, des jeux pour enfant. Cette année là apparait une deuxième scène, appelée Marquee stage. De nouveau le festival dégage des bénéfices, qui vont tout droit dans les caisses du CND. Mais l’année se termine sur un procès. En effet, le conseil de Mendip, reproche aux organisateurs de n’avoir pas respecté cinq articles de la licence, le principal point de discorde étant le nombre de spectateurs. Sans doute, les instances administratives ont-elles été poussées par le voisinage du festival, qui en subit les inconvénients. En particulier, il faut noter les trafics de drogue, qui se déroulent de façon visible. Il faut se rappeler, que la police est totalement absente des lieux à l’époque. Finalement, le conseil de Mendip est débouté par le tribunal de Shepton Mallet. Le jugement rendu, indique en définitive, que le conseil de Mendip devrait se satisfaire de bénéficier d’un évènement tel que le festival de Glastonbury, compte tenu de sa notoriété et de sa bonne organisation, et que les points de la licence débattus ont été en fait bel et bien respectés. Contre toute attente, plutôt que de résister au jugement rendu, l’administration locale accorde à Michael Eavis une nouvelle licence qui, pour £2000, lui permet d’accueillir 35 000 festivaliers, soit 5 000 de plus que l’année précédente.

L’édition 1984 s’organise conformément à cette nouvelle licence, qui en particulier, impose la création d’un parking spécifique. En effet, lors des éditions précédentes, les festivaliers débarquaient dans les champs avec leur véhicule, et plantaient leur tente à côté. Autre nouveauté cette année, c’est l’apparition d’une nouvelle zone dédiée à l’écologie: Green Field. La zone n’est constituée pour l’instant que d’un seul champ, où se tiennent cinq tentes. Au programme; des workshops, des débats, du yoga ou de la méditation. Dans les années 80 dominées par le libéralisme triomphant du Thatchérisme, Glasto cultive son patrimoine hippie. Pour le reste, on retrouve l’espace pour les enfants, le théâtre, le cirque, le cinéma. Et pour la musique, une troisième scène acoustique apparait. Au sujet de la programmation musicale, 1984 marque la première polémique sur le line-up. La programmation des Smiths, dont ne semble pas convenir à un public très marqué 70’s qui demande un plus traditionnel Hawkind à la place. De nos jours, on lance une pétition pour exiger un groupe de rock en tête d’affiche à la place d’un chanteur de rap. Nous voyons que le sujet n’est pas nouveau, seuls les styles en opposition ont changé. Finalement, le festival fait le plein, se déroule sans encombre, et dégage £60 000 de profits pour le CND.

En marge de cette édition, se déroule le dernier free-festival de Stonehenge. Nous avions évoqué l’essor de ce free-festival mythique dans le Chapitre 6 – La Grande jachère. Créé en 1972, il s’établit réellement à partir de 1974. Pendant 10 ans, le festival gagne en notoriété. D’un modeste événement de la contre culture, il évolue au stade de gros évènement fréquenté par un public de moins en moins marginal. Au début, les post-hippie qui se regroupaient à proximité du cercle de pierre étaient vus comme de doux dingues. Les hippies se sont organisés en convois qui se déplacent d’un festival à l’autre, il sont devenus des travellers. Avec l’afflux d’un public hétéroclite, une consommation de drogue croissante, l’événement perd nettement de son charme, et devient un bordel organisé. Quelques dealers en viennent à corrompre des organisateurs pour installer leur tente à la bonne place près de la scène, plutôt étrange pour un free-festival! Par ailleurs, l’héroïne a toujours été bannie de Stonehenge, mais certains dealers outrepassent cet interdit, et subissent la vengeance des travellers qui brûlent leurs véhicules. L’autogestion traditionnelle qui avait conduit jusque là aux destinées du free-festival de Stonhenge, est clairement dépassée. L’utopie se transforme en cauchemar. Mais en plus de ça, les autorités voient d’un plus en plus mauvais œil la tenue d’un tel événement à proximité d’un site historique. En réalité le Royaume-Uni en pleine ère Thatcher, est soumis à un clivage sociétal important. C’est la pleine période des grèves des mineurs, et de nouvelles émeutes vont éclater à Brixton comme en 1981. Dans ce contexte, le gouvernement fait l’apologie de valeurs ultra traditionnelles et conservatrices dans lesquelles les travellers n’ont pas leur place. Ils sont donc de plus en plus souvent harcelés par la police, soutenue par une majorité de la population qui les considère comme des délinquants. En 1984, donc, le free-festival de Stonehenge a vécu, mais personne ne le sait encore.

Lorsque l’année 1985 débute, l’organisation d’une nouvelle édition du festival de Glastonbury est en marche. La nouveauté importante, c’est que pour permettre de desserrer l’ensemble des animations qui commencent à se diversifier, mais aussi afin de recevoir un peu plus de festivaliers, la ferme de Cockmill a été achetée. Du coup, le terrain du festival s’étend nettement vers le Sud. Le site à ce moment recouvre la Worthy Farm, l’actuelle Arena, et tout le long de Muddy Lane, les champs qui constituent aujourd’hui William’s Green, West Holts, Avalon, et Green Fields. Notons que le champ surplombant, qui constituera plus tard le Sacred Space n’est pas encore intégré au festival. Mais à cette date, le festival à pratiquement pris sa dimension Nord-Sud. Nous laissons un moment l’organisation du festival, qui commence à devenir routinière pour en revenir aux new age travellers, et à Stonehenge. Si ces deux histoires se sont déroulées relativement en marge l’une de l’autre jusqu’à présent, elles sont sur le point d’en venir à leur point de rencontre.

Depuis quelques années, existe ce mouvement des travellers dont j’ai déjà parlé à maintes reprises. Il s’agit donc de post-hippies, ou de punks, ou de squatters, voire de militants du CND, toute sorte de marginaux ou de personnes sans emploi qui ont décidé quoi qu’il en soit à entrer en résistance avec le mode de vie « classique » britannique. La plupart de ces personnes, on finalement trouvé un moyen de pallier à leur principal problème, celui du logement, en achetant de vieux combinés, bus, ou camionnettes, pour en faire des mobil-home. L’avantage pour les membres de cette sous-culture, et de pouvoir se regrouper, lors de festivals par exemple, mais aussi constituer de petites communautés itinérantes qui s’entraident. D’où leur nom: travellers. En 1982, a la suite du festival de Stonehenge, un convoi s’est spontanément formé pour rejoindre le Greenham Common Womens Peace camp, un camp créé l’année précédente par un groupe de femmes antimilitariste protestant contre la construction d’une base de missiles balistiques. Ainsi nait le premier Peace Convoy, qui devient aussi l’acte fondateur des travellers. Ces actions militantes, les free-festivals, et l’apparition de ces bandes hirsutes qui peuvent à tout moment débarquer dans n’importe quel petit coin bien pensant de Grande-Bretagne, produit une réaction. A partir de ce moment le très conservateur gouvernement Thatcher, appuyé par une frange de la population entre en guerre contre les travellers. La principale décision du gouvernement, va être d’interdire le festival de Stonehenge 1985. Mais, les travellers, qui sont par essence même des contestataires ne s’en laissent pas compter et décident d’investir les environs de Stonehenge dès début juin. Ils s’organisent donc, comme d’habitude en convoi. Tous les véhicules se regroupent le 1er juin dans la forêt de Svernake à dix kilomètres au Nord du site. Vers midi, le convoi se met en route vers le Sud, et est bloqué par la police juste avant de rejoindre la A303 qui conduit une dizaine de kilomètres plus loin à Stonehenge. Un véhicule tente de contourner le barrage et se lance dans un champ, suivi d’un autre. A ce moment les forces de l’ordre chargent les véhicules, qui comptent dans leurs rangs femmes et enfants. Cet événement donne lieu à un déferlement de violence policière incroyable, où 1600 policiers s’en prennent à environ 600 travellers. 535 d’entre eux sont arrêtés, ce qui dit on représente l’arrestation massive la plus importante de l’histoire britannique. Tous les témoins présents ce jour là, principalement des journalistes de la presse généraliste (on ne parle pas là de défenseurs de la cause des travellers), conviendront que la répression policière dépasse les bornes, et que l’on a affaire à une énorme bavure.

Dans ce contexte d’oppression, les travellers qui devaient se retrouver pour le solstice à Stonehenge se tournent alors vers Glastonbury, qui rappelons nous-en, est le CND Glastonbury Festival, une association qui compte nombre de travellers parmi ses sympathisants. Michael Eavis, met donc un champ à leur disposition à proximité du site du festival. Ce champ appelé Clapps Ground, qui n’est autre que la zone Sud-Est actuelle. L’édition 1985 se déroule sans encombre, si ce n’est le mauvais temps traditionnel, qui va nécessiter d’aider nombre de personnes à désembourber leur véhicule. 40 000 personnes assistent aux concerts d’Echo and the Bunnymen, et Joe Cocker, entre autres, £100 000 de bénéfices sont obtenus.

En 1986, l’espace accordé au festival est quasiment inchangé comparativement à l’année précédente, mais il se réorganise nettement. Seul un nouveau territoire est conquis, tout au Sud. Ce n’est pas n’importe quel territoire, il s’agit de King Meadow, le Sacred Space, qui est aujourd’hui l’un des spots les plus célèbres du festival. A cette époque il n’y a pas là le cercle de pierres qu’on connait, ce n’est qu’un camping. Il faut noter qu’à cette époque, la géographie du festival de Glastonbury commence à s’organiser. La zone Green Fields commence à prendre de l’importance, et à revendiquer ses racines hippies. Kings Meadow est un camping hippie, où sont installées quelques roulottes et où paissent les chevaux destinés à les tirer. En contrebas Green Fields peuplée de cette population post-hippie, préfigure déjà bien ce que la zone va devenir, orientée à l’artisanat et la protection de l’environnement. Les travellers sont, comme l’année précédente hébergés dans Clapps Ground. En remontant depuis ces espaces vers le Nord, on trouve la zone dédiée au Théâtre organisée par Arabella Churchill, dans le champ où il se trouve actuellement. Un peu plus au Nord encore l’Acoustic Stage trouve sa place actuelle, accompagnée d’une nouvelle tente dédiée à la musique classique. Dans le champ d’à côté, l’espace dédié aux enfants, qui ne s’appelle pas encore Kidzfield prend lui aussi sa place définitive. La deuxième scène se trouve dans l’actuel Williams Green, en bas de Muddy Lane, entouré d’une zone commerciale. Toujours, plus, 60 000 personnes assistent au festival qui produit £130 000 de bénéfices. Mais des dissensions émergent au sein des équipes, car certains bénévoles ont de plus en plus de difficultés à accepter la part  de marginaux dans le public du festival, Travelers ou Hippies, et les problèmes de drogue de plus en plus fréquents. Il faut bien comprendre que si l’on associe l’époque Hippie aux drogues, c’est en partie exact, mais il faut voir la chose dans une forme éthique de recherche personnelle, pouvant s’inspirer par exemple dans Les portes de la Perception d’Aldous Huxley, ou les écrits de Carlos Castaneda. Mais au cœur des années 80, les gentilles expériences sensorielles liées à la prise d’acides ou de cannabis, on laissé place à un usage bien moins spirituel, et plus destructeur des drogues. Exaspérés par tous ces problèmes l’équipe d’organisation s’effrite, à tel point que la question se pose de la reconduction d’un festival l’année suivante.

Il y aura bien un festival de Glastonbury 1987, ce sera le dernier d’une série continue de 7 éditions. C’est la plus longue période pendant laquelle le festival aura lieu sans interruption pendant toute son histoire, et il est très probable que ce record ne soit plus jamais battu. Désormais un période de jachère est généralement respectée tous les 5 ans, nous aurons l’occasion d’y revenir. 1987 commence donc sous un ciel de grisaille, alors que les inconvénients du festival sont de moins en moins bien acceptés par les résidents, à Pilton, mais aussi dans les villages environnants Shepton Mallet, jusqu’à Glastonbury. Par ailleurs, les dérives dénoncées, et qui sont sans conteste réelles, sont allées jusqu’à démotiver certains bénévoles. Michael Eavis, lui, essaye de canaliser les débordements en développant un service de sécurité destiné à canaliser les comportements déviants, les incivilités, calmer les ivrognes et réduire les trafics de drogue. Quoi qu’il en soit, il n’a pas le choix, car le conseil de Mendip rechigne de plus en plus à lui accorder sa licence. Par ailleurs, l’atmosphère ultra conservatrice ambiante des années Thatcher motive les conservateurs à s’opposer à tout ce qui touche de près où de loin à du rock, des pacifistes, et des travellers. Glastonbury est donc particulièrement concerné. Il faut à nouveau retourner au tribunal, pour finalement obtenir une licence pour 60 000 spectateurs. Le festival a bien lieu… et génère son lot de bénéfices pour le CND. Cependant, les tensions induites vont conduire Michael Eavis à réfléchir fortement sur son festival, et plus particulièrement, à se dire qu’il va devoir faire des concessions concernant les travellers, qui viennent très nombreux s’installer à Clapps Ground. Le manque de contrôle sur ce free-festival en dehors du festival devient non seulement dangereux, mais cause aussi un déficit d’image vis à vis du voisinage et des institutions. Finalement, Michael Eavis procède à une consultation des habitants des environs, et organise un mini référendum. Le résultat est net, avec une proportion de 2 opposants pour 1 favorable au festival, une année de jachère est décidée en 1988, avant d’en arriver à une période encore plus cruciale, où deux éditions vont nous faire changer de décennie, mais vont aussi profondément changer le festival de Glastonbury. Chapitre 9 – années charnières de 89 et 90